UEMOA : RECUL DES BANQUES FRANCAISES
ZONE UEMOA
Léthargie des banques françaises face aux assauts marocains et
nigérians
PAR AMADOU FALL
Les banques restées à participation majoritaire française dans
la zone franc ouest africaine sont en passe de perdre leur position dominante.
Les « trois vieilles », expression consacrée pour désigner BNP –
Paribas, la Société générale et le Crédit Lyonnais aujourd’hui absorbé par le
Crédit Agricole, sont certes toujours là, à travers leurs filiales au Bénin, au
Burkina Faso, en Côte d'Ivoire, au Mali et au Sénégal. Elles sont même au cœur de réseaux
reconstruits sur des bases plus solides et saines, depuis la cure en profondeur
à laquelle le système bancaire de l’UEMOA à dû être soumis, une quinzaine
d’années plus tôt, pour le sortir d’une crise effroyable. Mais elles ne se
redéploient plus guère ni ne sont rejointes par des créations nouvelles du même
cru, alors que le système bancaire de l’Ouest africain francophone, aujourd’hui
assaini et remis à flot, présente de meilleures conditions de développement.
Les
banques françaises qui étaient historiquement et structurellement bien en place
dans la zone franc ont plutôt tendance à faire du surplace, à l’image des
grandes maisons de commerce et des industries dont, depuis la période
coloniale, elles servent de bras financier et de relais pour le rapatriement
des bénéfices vers l’Hexagone. La tendance de ces dernières est même au
désinvestissement. Ainsi que le constate M. Anthony
Bouthelier, président délégué du Conseil des investisseurs français en Afrique noire (CIAN),
« en Afrique francophone, notre problème n’est pas d’identifier de
nouveaux investisseurs privés, mais d’empêcher ceux qui sont là de
partir. ».
CENTRE D’INTERET DEPLACE
L’on ne compte plus dans la zone qu’une dizaine de grands groupes
français dont Bouygues, Veolia (eau et assainissement),
CFAO (distribution spécialisée), Total (hydrocarbures), Geocoton
anciennement CFDT puis Dagris (coton), Bolloré et
CMA-CGM (logistique et transport), Accor (hôtellerie), Air France.
Les petits entrepreneurs français n’y font plus non plus florès. Bon nombre ont
été ruinés par la crise ivoirienne. L’on évoque d’ailleurs très souvent
l’instabilité politique et sociale, l’incertitude juridique, la
corruption, les difficultés des recouvrements dans la région pour justifier le
reflux français. Mais il y a également et surtout que le centre d’intérêt
économique français s’est déplacé vers
l’Europe centrale et orientale. L’élargissement de l’Union européenne à
cette partie du vieux continent offre des opportunités nouvelles aux opérateurs
économiques français qui ne bénéficient plus en Afrique francophone des
conditions qui leur permettaient de réaliser des profits considérables,
fortement protégés de la concurrence extérieure par ses positions
oligopolistiques et des relations politiques privilégiées. Faute de stratégie
de repositionnement et d’adaptation aux mutations qui s’opèrent, ils
s’arc-boutent, ne se renouvellent pas ou se replient ailleurs.
Solidement ancrées dans la zone franc où elles sont pionnières dans leur
domaine, les banques françaises auraient pu s’inscrire dans une dynamique
contraire à celles des entreprises industrielles et commerciales de même
origine. Certes, ces dernières ont jusque-là constitué le plus gros de leurs
portefeuilles clients. Mais il leur restait encore d’énormes marges de
compensation et de progression, quand on sait que le taux de bancarisation au
sein de la zone franc ouest africaine ne dépasse guère 5%, contre 95 à 100% en
Europe occidentale. Le
challenge qu’elles se devaient de relever était d’inciter les ménages et les
entreprises de l’Union, à utiliser leurs services par une démarche plus
soutenue de collecte de ressources financières incluant plus largement
l’épargne locale, et l’offre des types de produits requis par la clientèle
indigène en termes de prêts personnels, de crédits immobiliers ou à la
consommation et, surtout, d’appuis à l’investissement.
REDUCTION DE L’INFLUENCE DES BANQUES FRANÇAISES
Même s’il y a
effectivement de notables tentatives de diversification, notamment du côté de
la Société générale qui conserve jalousement sa première place à l’échelle de
l’UEMOA, les banques françaises peinent à viser autre chose que leur cœur de
cible classique, à répondre aux besoins formulés par les petits épargnants, les
petites et moyennes entreprises et le secteur informel qui domine les activités
de la zone. Elle ont plutôt laissé
ces segments de marchés aux mutuelles d’épargne et de crédit qui dominent la
micro-finance et à une première vague
de banques
régionales : Banque of Africa,
Ecobank, la Banque Régionale de Solidarité, la Banque Sahelo-Sahariennne pour
l’Investissement et le Commerce et plus récemment Banque Atlantique. Concomitamment
à la création et au développement de ces établissements à capitaux africains
majoritaires, l’on a assisté à la réduction de l’influence des banques
françaises avec une régression de leurs prises de participation dans le système
de 80% à 33%, tout au long des années 1990 et 2000.
Dans leur mouvance, mais aussi avec la
libéralisation tous azimuts qui a prévalu ces dernières années, le nombre de
banques dans l’Union économique et monétaire ouest africaine va
considérablement augmenter, passant de 66 à la fin de 2002 à 97 à la fin de 2007. Or, selon des chiffres de BNP Paribas, le total des
crédits accordés dans la zone s’élevait à 16 % du PIB en 2006, contre 80 % du
PIB en Afrique du Sud ou à Maurice, les deux économies les plus développées au
sud du Sahara. Les nouvelles banques régionales africaines précitées comme
celles plus petites à vocation plutôt
nationale qui ont essaimé sur leurs flancs n’ont en somme que très faiblement contribué au financement
du développement de la région, au cours de ces dernières années, contrairement à ce qu’on pouvait attendre
d’elles, en réponse à la perte de vitesse des banques françaises.
La
multiplication de ces établissements est d’ailleurs très rapidement apparue,
aux yeux des autorités monétaires de l’Union, comme pouvant fragiliser le
système bancaire sous-régional. Pour résorber cette inflation numérique et
réduire les risques incidents d’une nouvelle crise, la Banque centrale a tout
dernièrement imposé que le capital minimum d’une banque autorisée à opérer dans
l’Union monétaire soit désormais de 5 milliards de francs CFA, au plus tard
2009, et non plus d’un milliard comme de rigueur jusque-là. Cette disposition
nouvelle participe du souci de rationaliser le système bancaire et mieux le
faire participer au financement de l’activité économique au sein de
l’ Union est assurément. C’est un blanc-seing qui élargit la porte de
zone, depuis quelque temps ouverte à toute banques étrangères pouvant
positivement contribuer au renouveau et à la relance du système régional, en
partenariat ou en cohabitation concurrentielle avec les structures à dominante
capitalistique africaine ou française.
Les
premières sont marocaines et nigérianes. Les banquiers chérifiens ont tiré les
premiers. Quelque peu à l’étroit
dans leur pays où le taux de bancarisation tourne autour de 25%, les deux
banques leaders du Maroc, la Banque Marocaine de Commerce Extérieur et
Attijariwafa ont entrepris en 2003 pour la première et en 2006 pour la seconde,
d’étendre leurs tentacule sur l’Afrique subsaharienne , avec l’UEMOA comme arrière-cour et
Dakar comme tête de pont. La BMCE avait repris, dès 1989, la gestion de la
Banque de Développement du Mali alors en faillite ; elle est devenue,
depuis, l’une des banques les plus rentables de l’Afrique de l’Ouest. En 2003 elle a ouvert à Dakar une filiale
d’affaires, la BMCE Capital largement mise à contribution dans la recherche de
financements pour les grands chantiers du Sénégal, a tout récemment pris une
participation de 35% dans le capital du groupe Bank Of Africa, le troisième
établissement financier de l’UEMOA. La BOA est pour la BMCE une plateforme
d’envergure à partir de laquelle
assouvir ses ambitions ouest-africaines. Elle ne s’en cache point. Sur son site
internet, l’on peut lire en clair que : «Le groupe veut acquérir une
envergure continentale qui lui permettra de canaliser plus de capitaux et
d'investissements vers l'Afrique ».
PERCEE DES BANQUES AFRICAINES
Attijariwafa Bank est dans la même trajectoire, dans le
dessein de devenir une banque qui compte en Afrique de l’Ouest. Ainsi, quelque sept mois après avoir
ouvert, coup sur coup, trois agences à Dakar en 2006, elle absorbe la Banque
sénégalo-tunisienne en rachetant officiellement, le 24 2007, 66,67% de son
capital. Elle prend ensuite possession de la Compagnie Bancaire de l’Afrique de
l’Ouest, la deuxième banque du Sénégal, dont elle acquiert, le 13 mai 2008,
79,15% des parts. Le 11 janvier de la même année, elle avait pris des parts
consistantes dans la Financière du Burkina Faso rebaptisée Cauris Bank
International. Elle est en très bonne position pour la reprise de la Banque
Internationale pour l’Afrique au Niger qu’elle négocie depuis 2007. Elle a
absorbé, le 25 juillet dernier, 51 % du capital de la Banque
internationale du Mali, en prenant le meilleur sur trois autres prétendants, la
Société Générale, seule banque française à encore faire de la résistance, la
BMCE à travers Ecobank, et la United Bank of Africa du Nigeria.
Cette
dernière et quatre autres banques nigérianes : Diamond Bank, Acces Bank,
Zenith Bank et Sky Bank, sont en plein dans la bataille pour la conquête du
marché de l’Afrique de l’Ouest francophone. United Bank of Africa (UBA), la
première banque du Nigeria et d’Afrique de l’Ouest par son total de bilan (13,2
milliards de dollars en 2007), va finaliser la reprise de 37,84% du capital de
Banque Internationale du Burkina Faso, en septembre, coiffant ainsi au poteau
Attijari Bank, et Ecobank. Elle
s’est installée en Côte d’Ivoire et au Sénégal, et cherche à en faire de même
au Mali. Access Bank a, de son côté, acquis 88% du capital de la banque
ivoirienne, Omnifinance par la combinaison d’opérations qui ont porté le
capital de celle-ci de 3 à plus de 10 milliards de FCFA. Acces Bank entend par
ce point de départ s’étendre sur toute l’Afrique de l’ouest francophone. Zenith
Bank et Sky Bank nourrissent les mêmes ambitions…
Les banques françaises, jusque-là bien implantées dans
l'UEMOA sont quasiment sans réaction face à la déferlante marocaine et
nigériane qui, en toute logique, va gagner en puissance, parce que beaucoup parmi les nombreuses banques
locales qui sont souvent sous-capitalisées vont finir dans leur giron. Le
niveau de capital auquel elles devront s’aligner, dans moins d’un an, les force
à se doter de ressources propres additionnelles, à donc s’ouvrir à des
partenaires.
L’invasion nigériane peut assurément inquiéter, sachant que
le Nigeria fait partie des pays les plus corrompus du monde et que son système
bancaire a pendant longtemps été une véritable jungle, avant d’être quelque peu
assaini. L’autre équation est de savoir si les Marocains et les Nigérians vont
mieux s’impliquer que les banquiers qu’ils ont trouvés sur place dans
l’accompagnement des entreprises et le financement des projets de développement
à moyen et long terme des pays de l’UEMOA. L’on est cependant en droit d’espérer que,
l’émergence de groupes bancaires régionaux et l’afflux de repreneurs et de
partenaires marocains, nigérians et bientôt indiens et chinois, dans le paysage
bancaire de l’UEMOA plus professionnel, concurrentiel et mieux contrôlé, puissent être profitables aux
particuliers et aux entreprises de la région. Mais également à leurs homologues des pays d’origine qui
pourraient profiter pleinement des opportunités d’investissements offertes dans
la sous-région et d’échanges commerciaux.

Commentaires