L’AFRIQUE DANS LES MEDIAS OCCIDENTAUX
L’AFRIQUE DANS LES MEDIAS OCCIDENTAUX
Tiken Jah Fakoly : « Viens voir, mon
Afrique n’est pas ce qu’on te fait croire »
Une image à dessein assombrie au-delà du réel
PAR AMADOU FALL
Il y a moins de deux décennies, l’odieux et brutal régime de
l’apartheid oppressait encore la majorité noire sud-africaine. Même après
l’extinction de la guerre froide qui avait entraîné bien des ravages en Afrique
subsaharienne, les pays épargnés par les guerres civiles se comptaient. Et la
régression économique de cette partie du monde paraissait irréversible.
Le continent vit, depuis quelques années, une situation et des
tendances bien meilleures que celles d’avant. L’Afrique du Sud est devenue une
nation arc-en-ciel où les races antagonistes d’hier sont, dans une harmonie
progressive, toutes tendues vers un avenir assurément plus radieux et prospère.
Les brasiers qui ont gravement déchiré des peuples comme ceux de l’Angola, du
Libéria, du Burundi ou du Rwanda se sont éteints, tandis que d’autres conflits
plus localisés sont bien moins prégnants que par le passé et tendent à se
désagréger au bénéfice de la paix. Et les processus de démocratisation avancent
convenablement dans nombre de pays.
Les économies africaines vont nettement mieux, avec des taux de
croissance tournant autour de 5%, taux parmi les plus élevés au monde. Leurs
marges de progression sont d’autant plus importantes qu’ici, plus qu’ailleurs,
les besoins à satisfaire restent énormes, qu’il y a immensément de choses à
construire ou reconstruire sur ce continent en pleine renaissance. Assis sur
ses fabuleuses richesses naturelles objet de toutes les convoitises extérieures
et assuré de cette grande force que constitue ses ressources humaines, il
dispose de réels atouts pour accélérer son développement économique et social.
CONFLITS, DICTATURES,
CORRUPTION ET MISERE
Mais, dans les pays occidentaux, très peu de ménages sont au fait des
mutations positives qui s’opèrent en Afrique. Pour la grande majorité,
l’Afrique c’est la misère sans rémission, les pandémies qui n’épargnent aucune
contrée, les catastrophes, les guerres et conflits ethniques sans fin, les
dictatures, la mal-gouvernance, la corruption et tant d’autres plaies et tares.
Ils perçoivent de la sorte l’Afrique, telle que la plupart des médias
occidentaux continuent de la leur présenter : « une terre
lointaine régie par des incapables qui affament le bon peuple et où le chaos et
l’anarchie sont la norme ».
A l’image de l’idée que l’on a des trains qui arrivent à l’heure, dans
l’univers de l’information, les bonnes nouvelles en provenance du continent ne
sont pas celles qui feront, au Nord, exploser les ventes de la presse où les
audimats télévisuels et radiophoniques. Mais ce ne sont pas uniquement des
préoccupations commerciales intrinsèques qui poussent les médias occidentaux à privilégier le négatif sur le
positif concernant l’Afrique. Il y a également qu’ils restent globalement
fidèles à une mission historique, celle de défendre leurs intérêts nationaux
face à ceux qui leur sont étrangers.
Dans le cas d’espèce, la permanence d’une vision sombre du continent
africain a ceci de bien pour l’Occident qu’elle sert, comparativement, à
rassurer ses populations sur leur histoire, le confort de leur position
actuelle sur l’échiquier planétaire, et la justesse des stratégies qui sont
élaborées avec elles et pour elles afin qu’elles demeurent aux premiers rangs.
Elle pèse également sur les investisseurs et les touristes que l’on pousse
visiblement à se détourner du
continent pour qu’ils restent au nord ou s’orientent vers d’autres zones où
l’Occident a plus d’intérêts financiers, industriels et commerciaux. Il faut
être franchement masochiste pour aller investir sur « le continent sans
espoir » (the hopeless
continent), pour reprendre le titre à la Une du The Economist du 13 mai 2000, ou même y mettre les
pieds comme touriste ! Une des règles les plus respectées, dans le stratagème médiatique contre l’Afrique,
est, bien évidemment, de ne point insister sur la haute importance stratégique
que l’Afrique représente réellement pour les pays industrialisés, alors que
sans l’exploitation de ses ressources naturelles qu’ils poursuivent depuis
l’ère coloniale, leurs économies seraient comme du raisin au soleil…
DES MEDIAS AU SERVICE
DE
GRANDS INTERETS
The Economist, comme BBC, CNN, Reuters, RFI, AFP, The New York Times,
Washington Post, Newsweek, Le monde, Spiegel et une longue liste d’autres
grands médias occidentaux, du giron public comme privé, gardent une approche de
l’information étrangère, en particulier africaine, centrée sur les
préoccupations de l’Etat et du Capital qui sont plus que solidaires, quand
l’essentiel est en jeu. Dans cette acception, le quatrième pouvoir que les
médias sont censés être n’est point un pouvoir à part faisant nécessairement
contrepoids aux trois autres sur lesquels repose un Etat, mais un pouvoir tout
comme ceux-là, avant tout au service d’intérêts nationaux publics et
privés.
Deux exemples pour illustrer cela. Tout le temps que le président
Mugabe respectait les intérêts occidentaux au Zimbabwe, et qu’il était par
conséquent dans les bonnes grâces des gouvernements anglais, américains et
autres, il était traité quasiment comme un saint par les médias de l’Ouest.
Mais depuis qu’il s’est fâché avec l’Occident, en raison de la réaffectation de
nombreuses fermes blanches à des exploitants noirs, ces médias ont abruptement changé
d’attitude pour le vouer aux gémonies. Dans une approche inversement identique,
Mouammar Al Kadhafi qui n’était pas en odeur de sainteté, nulle part dans les
pays de l’Ouest, parce que nuisible à leurs intérêts est devenu l’un des
dirigeants arabes les plus fréquentables dès lors qu’il s’est plié à toutes
leurs exigences.
L’époque des grands médias occidentaux qui mobilisaient par altruisme
pour des causes exogènes, ceux du « Tiers monde », est bien révolue.
Il ne saurait d’ailleurs en être autrement car, quasiment, tous ces groupes de
presse sont entre les mains des grands financiers et industriels occidentaux
s’ils ne sont pas dans le giron des Etats. Bien que sous coupe réglée, cette presse n’en conserve pas
moins l’essentiel de ses libertés fondamentales, le droit d’avoir un regard
critique sur la vie et les
interrelations locales des acteurs économiques, politiques et sociaux, dans les
limites du démocratiquement correct. Cette objectivité médiatique met tout le
monde d’accord dans les pays avancés car elle participe aux indispensables
alertes sur les risques de dérive ou de dérapage, éclaire sur les conflits et
contradictions intérieurs, confronte les positions intérieures dans une optique
de mise en synergie. C’est plutôt en rapport aux relations internationales
qu’elle dérangerait sérieusement.
NOUVEL ORDRE
DE L’INFORMATION
En somme, la revendication principalement africaine pour un Nouvel
ordre mondial de l’information et de la communication, dont le premier énoncé
remonte aux années soixante-dix, est plus que jamais d’actualité. Certes, les
médias africains, en plus de leur affirmation sur les supports classiques, sont
nettement ouverts sur l’extérieur grâce à Internet. Ils font moins consommer
aux populations locales les informations sur le reste du monde, et même sur le
continent, produites par des sources occidentales. Mais l’image de l’Afrique
projetée à l’extérieur, par des médias occidentaux infiniment plus développés,
reste plus que jamais défigurée à dessein. L’Afrique souffre toujours de ne pas
disposer de puissants moyens de communication vers l’extérieur, pour
contrebalancer tout cela.
La
solution pourrait-elle provenir de l'Initiative pour les Médias d'Afrique, the
African Media Initiative (AMI), financée par le Département pour le Développement
International de Grande-Bretagne (DDIGB) avec la collaboration d’autres
organismes européens et américains et, bien entendu, africains? Mettant
l’accent, comme souligné en mai dernier à Maputo, sur la nécessité de renforcer
les capacités professionnelles, financières et commerciales des médias
africains et d’améliorer le statut juridique et politique de leurs
journalistes, les promoteurs de l’AMI considèrent que l’émergence de médias
dynamiques et performants fait partie des conditions sine qua non pour que
l’Afrique soit une somme de pays démocratiques et développés. Assurément.
Mais
des professionnels et des observateurs doutent que l’AMI puisse contribuer à
cette fin. Ils voient plutôt dans cette « affaire » la main
de puissances contrariées par une presse africaine qui commence à remettre en
en cause certaines de leurs politiques et visées sur le continent, avec plus ou
moins d’influence sur les opinions et autorités locales. Elles chercheraient, à
travers le conditionnement et le contrôle de certains médias, à contrer ces « écarts » en leur défaveur. Tout est possible.

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